Incroyable ! L’exploitation des bois de rose dans le parc de Masoala n’est pas seulement une destruction abusive de la nature mais est aussi un grand danger pour les petits exploitants. Seule une minorité de personnes en profitent et y gagnent des milliards. Ainsi les droits des paysans, victimes de leur ignorance et de différentes sortes d’escroquerie, sont bafoués. 20 000 ha de forêts sont ravagées. Reportage sur terrain, en décembre 2009 et en mai 2010.
Les coupes illicites et le trafic de bois de rose se sont développés durant cette période de transition où on assiste à un laisser-aller voire un laxisme des autorités compétentes. En mars 2010, dans “Le Monde”, l’Ong Fanamby déclarait qu’environ 20 000 d’ha de forêt sont ravagées. C’est entre décembre 2008 et d’août 2009 qu’un abattage massif de bois de rose a été enregistré, un vrai massacre de notre biodiversité.
La corruption gagne aussi du terrain. D’ailleurs, le mot « Bois de Roses » évoque déjà des sommes colossales. Des milliardaires chinois, une soixantaine pour la seule localité d’Antalaha, sont venus investir dans le domaine. « Chacun d’entre eux dispose d’au moins 2 500 000 à 10 000 000 USD soit 5 250 000.000 à 20 milliards d’Ar », selon le commissaire Herimalala Andrianirina, ancien membre du Task Force, envoyé par le ministère de l’environnement.
De grosses sommes d’argent sont donc en jeu. Malheureusement, une petite partie de la population en tire profit. Il s’agit d’opérateurs malgaches ayant obtenu des permis d’exploitation et d’exportation octroyés par l’Etat. Selon des statistiques récentes, ils sont actuellement 27 s’ils n’étaient que 13 avant la crise. Ils peuvent exploiter, exporter les bois de rose mais disposent aussi d’atouts incontestables en tant qu’intermédiaires vis-à-vis des opérateurs chinois.
D’après un opérateur malgache, seul le dixième du bois abattu et enterré dans le parc de Masoala est actuellement transporté à Antalaha. Ce qui signifie que l’exploitation de ce bois précieux se poursuit, et ne prendra certainement pas fin d’ici peu.
Des morts et des blessés
Les abus dans le cadre de cette exploitation des bois précieux ne se limitent pas à la corruption. On assiste aussi à la violation des droits fondamentaux. En effet « une ou deux personnes meurent sur le terrain toutes les deux semaines, environ » selon le témoignage de Martine Volazara, une mère de famille dans le fokontany d’Antakotako, indignée par une telle situation.
Elles sont soit écrasées sous le poids du bois, soit dans une chute survenue durant son transport. D’autres survivent mais avec des séquelles graves. Malgré tous ces impacts négatifs et ces dangers parfois mortels, on assiste actuellement à une ruée des enfants et des jeunes vers les activités liées à l’exploitation des bois de rose. Ce qui explique l’augmentation du taux d’abandon scolaire dans cette région. A cela s’ajoute la distance séparant leur village de l’école dans laquelle ils sont censés étudier. Parfois, il leur faut marcher durant deux heures, la santé de la population reste aussi fragile.
Une nouvelle forme d’esclavage
Plusieurs villages sur notre passage durant nos enquêtes sont en possession de stocks de bois de rose dont les éléments du Task Force ne soupçonnent même pas l’ existence. Les différentes formes d’exploitation humaine se développent aussi dans la région, les paysans en sont les principales victimes. Ils se plaignent continuellement de leur situation mais restent toutefois soumis à la loi des nantis. Selon eux, les bénéfices obtenus par ces derniers sont dix fois plus élevés que leur prix de revient. L’abattage d’un arbre, par exemple, ne rapporte que 5000 Ar à 15.000 Ar selon son épaisseur. Une somme que les paysans doivent ensuite se partager entre eux car le travail exige au moins deux ou trois personnes. Par ailleurs, si le client achète un bois prêt à exporter, le prix du kilo varie de 900 à 2500 Ar, selon le cas, mais vendu aux chinois entre 9000 Ar et 12.000 Ar.
Le transport des bois est aussi une tâche difficile. Il faut cinq à vingt hommes pour transporter un arbre abattu vers les villages ou les rivières les plus proches avant de les embarquer à bord des camions. Chaque rondin peut peser entre 50 et 1000Kg. Chaque docker ne gagne qu’entre 5000 à 7000 Ar, un salaire de misère qui ne convient pas aux efforts physiques exigés tout au long du trajet fait de montagnes, de rivières profondes, de forêts. Il en est de même pour le chargement d’un conteneur, qui coûte 150.000 Ar et doit se faire en deux jours par 30 hommes, qui vont se partager cet argent.
Le plus grave, en cas d’arrestation, les paysans sont les seuls à payer les frais de ces crimes contre la nature dans le Masoala. Les opérateurs malgaches et les investisseurs chinois ne sont pas inquiétés.
Manque de communication, manque de sensibilisation
L’un des problèmes dans cette affaire de bois de rose est le manque de communication car la plupart des bûcherons et transporteurs vivent dans des endroits reculés. Daniel nous raconte…
Les Nouvelles(*) : Que faites-vous dans ce petit hameau à trois jours de marche d’Antalaha ?
Daniel (-) : C’est simple, comme vous le voyez, il y a des stocks de bois de rose ici. Je suis venu pour le « business ». Je collecte des bois de rose auprès de ma famille ou mes amis qui assurent la coupe dans le Parc de Masoala.
* Depuis combien de temps êtes-vous dans le métier ?
Depuis août 2009. Une femme au nom de N. m’a contacté et m’a proposé une énorme somme pour que j’assure sa provision en bois de rose.
* Comment fonctionne votre « business » ?
Nous ne connaissons pas le grand patron que nous appelons communément « vazaha ». Il y a plusieurs intermédiaires entre moi et cette personne. Cela pour la protéger, au cas où nous sommes arrêtés. Nous ne délivrerons jamais le nom de cette personne. D’ailleurs, nous ne la connaissons pas, nous n’avons pas eu de contact avec lui. Nous sommes tenus à respecter ces règles pour qu’il n’y ait pas de preuves contre ces opérateurs.
* Ce qui veut dire que vous êtes prêts à se sacrifier pour ces gens ?
Bien sûr ! Nous sommes entrés dans ce jeu et on est tenu à respecter les règles. C’est notre gagne pain, on les protège.
*Est ce que vous êtes au courant que votre « business » est interdit ?
Pas du tout ! Comment voulez-vous que je le sache ? Je n’ai pas de radio, nos patrons ne nous communiquent rien. Regardez, même les présidents de fokontany ne savent rien. Au lieu de nous sensibiliser, certaines autorités locales se lancent dans cette affaire. J’espère que vous êtes ici pour nous protéger, non pas pour nous arrêter ? (Rire teinté de peur)
Une corruption d’une grande envergure
Les opérateurs locaux ayant obtenu le permis d’exploitation veulent à tout prix monopoliser le marché. Ils n’hésitent pas à négocier avec les hauts dirigeants de l’Etat. La preuve, l’Etat a accepté le paiement d’une redevance de 60 millions d’Ar par container prêt à exporter par bateau. Dans ce cas, le gouvernement devient leur complice. Ainsi, la corruption se renforce et ronge la communauté de cette région. Du chef de quartier au maire de la commune, en passant par le simple agent des forces de l’ordre et les représentants de la justice : tous y participent. Le chef de quartier ou encore son adjoint est souvent le cerveau du trafic dans chaque village ou à l’intérieur du parc. D’ailleurs, certains d’entre eux ont été surpris en plein ramassage de bois, sans autorisation et sans scrupule. D’autres tentent de corrompre les gendarmes en patrouille en leur payant 25.000Ar par camion pour les laisser partir. Le propriétaire de la cargaison de bois avec qui nous avons discuté lors de notre passage à Ambalabe, à 45 km à l’Est d’Antalaha, nous a clairement expliqué que « ceux qui ne pratiquent pas la corruption ne gagneront pas beaucoup d’argent ».
Des bois de rose coupés sans autorisation ont été interceptés par les patrouilles, lors d’un contrôle inopiné à Ambalabe. Le chauffeur du camion a proposé un pot-de-vin au chef de la patrouille… devant tout le monde ! Ce dernier, un capitaine de la gendarmerie, a refusé sa proposition. Le lendemain matin, un colonel du groupement d’Antalaha débarque à bord d’une voiture 4x4 et lance des menaces à cet officier et ses enquêteurs. Il les a accusés d’avoir endommagé le camion qui transportait les bois de rose. Plus tard, notre enquête a permis d’en savoir plus sur ce colonel : la famille de cet officier supérieur est impliquée dans ce trafic !
Textes et photos Riana Randrianarisoa
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